À ceux qui sentent que le rire des satisfaits couvre mal le craquement des murs.
À ceux qui savent qu’une civilisation peut mourir d’avoir pris son confort pour une loi.
Vous qui êtes en quête de Réalité,
Fini de rire.
Les hommes avaient cru pouvoir s’endormir dans la médiocrité. Ils avaient fermé les fissures une à une. Ils avaient nommé “Civilisation” leur palais moite, leurs habitudes, leurs sécurités, leurs plaisirs, leurs mots creux. Ils avaient organisé le sommeil et appelé cela ordre. Ils avaient décoré la fatigue intérieure avec de grands principes sonores. Ils étaient bien. Ils étaient installés. Ils étaient perdus.
Hors du palais montaient parfois des cris. Misère, humiliation, travail sans âme, vies comprimées, intelligence vendue, enfance sacrifiée, fatigue des corps, fatigue des cœurs. Mais ceux du dedans savaient faire. Ils achetaient les plus habiles, neutralisaient les plus hardis, abêtissaient les autres par des plaisirs faciles. On donnait un peu d’or, un peu de spectacle, un peu d’oubli. Le mécanisme tenait.
Il ne tenait pas. Il retardait sa chute.
Car aucune civilisation ne tombe au moment où les murs s’écroulent. Elle tombe avant : quand elle n’a plus en elle de principe supérieur capable de commander à l’intérêt particulier.
Quand l’intelligence sert l’alibi.
Quand la sensibilité sert le caprice.
Quand la richesse sert la jouissance.
Quand le pouvoir sert sa conservation.
Quand les mots servent à ne pas voir.
Alors la tempête n’est plus un accident. Elle est une conséquence.
Les doctes raisonnent encore. Les pontifes de l’ordre établi expliquent, rassurent, calculent, commentent. Ils racontent des histoires à dormir debout pour couvrir la peur qui leur serre la gorge. Ils croient que l’événement se négocie comme une opinion. Ils croient qu’un monde peut continuer parce qu’il a continué longtemps. Ils ne comprennent pas que la Nécessité ne respecte ni les habitudes, ni les titres, ni les fauteuils.
La Nécessité frappe ce qui a refusé de se transformer.
Voilà ce que l’époque doit entendre : le rire est terminé. Le rire des jouisseurs. Le rire des sceptiques. Le rire des avisés. Le rire de ceux qui appellent “rêveur” quiconque refuse la bassesse. Le rire de ceux qui croient que la dignité humaine est une formule et que la vie peut être réduite à manger, produire, consommer, obéir, se distraire, mourir.
Fini de rire, parce que les conséquences arrivent.
On a voulu un ordre sans justice. On a obtenu une paix de surface. On a voulu le confort sans noblesse. On a obtenu l’ennui, l’envie et la peur. On a voulu l’argent comme mesure. On a obtenu l’homme diminué. On a voulu une civilisation où l’enfant coûte trop cher, où la famille devient calcul, où le travail use plus qu’il ne forme, où la femme, l’homme, le foyer, l’intelligence et le cœur sont livrés à l’économie des nécessités basses. Et l’on s’étonne que la vie se révolte.
La vie ne se laisse pas indéfiniment restreindre.
Mais attention : la révolte n’est pas encore la régénération. L’espérance n’est pas encore la lumière. L’esprit révolutionnaire peut n’être qu’une forme de l’espérance ; il peut aussi devenir une ivresse, une revanche, une brutalité nouvelle. Il ne suffit pas de vouloir que l’ancien monde périsse. Il faut savoir par quel principe le monde nouveau sera ordonné.
Sans principe supérieur, tout recommence.
Ceux qui réclament l’avenir avec les passions de l’ancien monde bâtissent déjà sa prison. Ceux qui parlent de justice avec la haine dans la bouche préparent une justice empoisonnée. Ceux qui veulent renverser l’ordre sans se renverser eux-mêmes ne font que déplacer le centre de la corruption. Ils ne libèrent rien. Ils changent les gardiens.
La crise véritable n’est donc pas seulement sociale. Elle est intérieure. Elle vient de ce que, dans l’intimité de chacun, au-dessus de la sensibilité et de l’intelligence, la force spirituelle n’occupe plus sa place. Non une croyance décorative. Non une appartenance. Non une parole pieuse. Une force réelle : ce qui subordonne l’intérêt au devoir, le caprice à la mesure, la possession au service, l’individu à une loi plus haute que son avantage.
Quand cette force manque, tout descend.
L’intelligence devient ruse. La liberté devient licence. Le progrès devient confort. La politique devient carrière. L’art devient distraction. La morale devient posture. La solidarité devient slogan. Et la civilisation entière devient un palais dont les salons sentent la peur.
L’ordre extérieur ne tient que par l’ordre intérieur.
Là où aucune hiérarchie ne règne dans l’homme, aucune société ne demeure juste. Là où le plus haut ne commande plus, le plus bas organise le monde à son image.
Il faut donc refaire le pouvoir spirituel, mais non comme institution, caste ou domination. Il faut qu’apparaisse un type humain capable de tenir l’axe. Des êtres en qui la conscience prévaut sur l’appétit, la parole exacte sur le bruit, l’acte cohérent sur la posture, la responsabilité sur la plainte.
Non des maîtres sociaux.
Des Veilleurs.
Car le Veilleur ne rit pas devant les fissures. Il regarde. Il nomme. Il prévoit. Il refuse les histoires rassurantes. Il sait que l’événement martèle l’homme pour chasser la scorie. Il sait que la Vie ne caresse pas ce qui doit être transformé. Il sait que les heures dures ne sont pas toujours des malédictions : elles sont parfois les outils de la transmutation.
Mais rien ne sera donné aux dormeurs.
Arrêtez donc de croire que le palais sera sauvé par ses décorateurs. Arrêtez de croire que l’ordre reviendra sans réforme du centre. Arrêtez de rire de ceux qui parlent d’idéal pendant que vos fondations cèdent. Arrêtez de prendre la prudence pour de la sagesse quand elle n’est que peur de perdre.
Regardez les fissures. Regardez la tempête. Regardez en vous ce qui appartient encore au vieux palais : le confort, la moquerie, l’ironie stérile, la résignation, la petite lâcheté satisfaite.
Puis tranchez.
Que l’intérêt descende.
Que la conscience monte.
Que l’intelligence cesse de diviser pour servir l’axe.
Que la parole cesse d’endormir pour réveiller.
Fini de rire.
L’heure n’est plus à se croire vivant parce qu’on jouit encore. L’heure est à reprendre la force haute, celle qui ordonne l’homme avant de prétendre ordonner le monde.
Anonymat volontaire
Oeuvre de David Popiashvili
Partagé par Maela Paul sur FB






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