dimanche 15 mars 2026

Cent jours plus tard :point de chute


 Je ne dirais pas que j'ai changé, car il y a des années qu'en fait je me sens être dans ce processus  de détachement  de moi-même, mais  ces mois qui ont suivi cette chute du 5 décembre m'ont rendue consciente que j'avais emprunté le chemin du retour,  que j'allais bientôt  rentrer à la maison.

  Ce jour-là, j'étais au comble de la joie. J'écrivais mes mémoires en anglais . Je vivais une sorte d'état de grâce, comme le plus souvent quand je suis en Inde,  je lévitais en quelque sorte en survolant ma vie . Je réalisais que je redevenais, que j'étais redevenue, cette jeune personne à qui j'avais promis de ne pas me fondre dans la masse. J'avais gardé, derrière  bien des chagrins infligés,  une âme d'enfant, une forme de pétulance, de curiosité bienveillante, d'enthousiasme pour la vie, et je m'étais dit ce matin-là, que la " petite Anne" en moi, je ne l'avais pas trahie.

Mon enfance et mon adolescence n'ont pas été heureuses. Je les ai vécues en numéro de casiers de  consigne , un peu comme si mes parents m'avaient oubliée et m'avaient laissée enfermée dans différentes gares, qu'elles aient pour nom : nourrice, colonie de vacances, pension catholique, lycée ou grand-tantes paysannes, et je m'émerveillais  de m'être débrouillée pour  avoir déniché, malgré tout, un double de leurs clés : je m'en étais sortie. J'ai vite compris que ce ne sont jamais les événements qui causent nos souffrances, mais l'interprétation que nous en faisons. Foi en l'Univers, confiance, positivité, j'm'en foutisme, résilience, authenticité: les outils ne m'ont pas manqué. 

J'étais si fière de mon parcours , si reconnaissante de l'endroit où la vie m'avait finalement menée ! 

Un grand amour m'avait sauvée . Une volonté d'Aimer "sans retour," envers et contre tout et tous en ne comptant que sur moi-même, m'avait offert une direction,  m'avait forgé une sorte de mission.   J'avais fait de cette petite vie de rien, un destin ! L'ayant bien mérité, je suis allé me faire masser....


Et puis je suis tombée . Sur une marche en pierre d'abord, puis de l'autre côté !  Du côté de mon âge, avancé, des hospitalisations, des interventions, de la rééducation... 

Mais j'ai vite vu qu'épuisée comme j'ai été, je ne pouvais,  ni écrire, ni  lire, ni  créer , ni  penser 

Et j'ai bien fait de ne pas lutter car durant ces 6 premières  semaines, vécues en zombie presque,  que ce soit   pour cause d'anémie, de malnutrition, de transfusions et de  réactions aux nombreux antibiotiques censés combattre les nombreuses infections, j'ai vite compris l'opportunité que j'avais de me désentitifier consciemment ,  de sortir de moi-même,  de prendre la porte de sortie et de considérer désormais  la vieillesse comme ma meilleure amie .

Et j'ai bien fait de n'en rien penser, car quand les forces sont un peu revenues, j'étais comme décapée,  récurée.  Il n'y avait plus matière à penser. Ce que j'avais perdu dans la forme, je l'avais gagné en conscience . J'étais vivante. Point Barre. Rien à prouver, rien à cirer. Aujourd'hui je n'ai à m'occuper que de ma vie intérieure, ayant clairement vu que ma vie extérieure avait changé de forme dans le temps et cette incarnation n'était,  à part le service qu'elle m'a permis de rendre, qu'une expérience parmi  tant  d'autres. Or il se trouve que ma vie intérieure est tapissée de tendresse, moquettée de sagesse,et ne connaît aucun des stress que s'invente l'Ego.  Tout y est comme il faut ; juste parfait ! Je m'y fais.


 Lorsque je faillis mourir en 1992 en défiant le One Man Path de la falaise Slieve League dans le Donegal , je me souviens avoir pensé et dit à haute voix, alors que ma vie ne tenait qu'à une touffe de bruyère à laquelle s'accrochaient mes doigts  alors que l'océan  grondait 601 mètres  plus bas:
 "Merci pour ce qui à été et si je  dois survivre : Oui à tout ce qui est et sera " 
Mais cette fois, quand j'ai peu à peu émergé de cette torpeur, le Merci ne venait plus du mental ; il était ancré dans les cellules. Il allait de Soi . Ni peurs, ni regrets. Je débarquais dans le même état de grâce que ce matin-là à Goa, sauf que ce n'était plus moi ! Je vois encore ma vie réussie, significative, sauf que ça ne me concerne plus.


Je me suis sentie,  je me suis vécue désidentifiée. 
Il n'y aura pas de demi-tour. Je sais où est ma vraie demeure. Béni soit le faux pas ! Je n'ai plus d'endroit et pourtant je rentre enfin chez moi. La mort m'est familière ; je l'attends, je me sens prête à tout moment, mais  je ne suis pas non plus pressée. Ce qui sera sera . Tout m'ira. Je me suis maintenant engagée à devenir, chaque jour de plus en plus, joyeuse, légère et libre.  De plus en plus Amour.  À faire de cette inéluctable  vieillesse du corps, une affaire de cœur , un réceptacle de la lumière de l'Âme.  De retomber en enfance dignement. Et cette enfance-là sera douce et heureuse. Quoi qu'il advienne.Car tout m'est devenu égal au sens  de l'équanimité .  Je n'ai  plus qu'à devenir de plus en plus radieuse pour offrir à qui ça peut aider  un peu de cette lumière dont la Vie , en 83 ans d'expériences, m'a abreuvée. 
Quelques personnes, ici, en ce moment, me complimentent sur ma gaieté,  ma sérénité, ma beauté toute frippée. Encore heureux après tout ce temps !  Je sais que ça vient de ce chamboulement. De ce revirement . Qui m'est permis parce que tout au long de ces décennies,  le travail de détachement pour lequel j'étais ici a été accompli.   Cesse de ruminer petit Taureau de pacotille , sinon gare aux banderilles .


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire